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Lod Cave, 21 décembre 2005. 20h15
Echoué à Lod Cave un peu par hasard hier en milieu d'après-midi. Petit village au bout d'une route en ciment où on peut voir la rivière traverser la montagne : c'est l'attraction locale !
Autour plein de villages de différentes ethnies mais je n'ai pas eu le temps de m'y rendre.
Départ, pour de bon cette fois-ci, demain matin pour Pai avec 2 jours de retard sur ce que j'avais projeté.
Derniers jours riches de petits instants magiques où l'errance est dominante. J'ai enfin commencé mon travail photographique mais toujours sans avoir de sentiment réel quand au potentiel du résultat. Ma technique d'un portrait par personne est difficile à tenir. C'est une exigence presque insensée pour un résultat totalement parfait. A l'origine d'un tel choix, la raison est que je ne pouvais pas emporter plus de pellicules sous peine de me transformer en baudet laborieux pour un tel voyage. Pourtant c'est déjà presque le cas et je ne sais comment je vais arriver à paqueter le tout et porter ce poids pendant 5 mois. Vu ma condition physique du moment, cela me semble être de la folie.
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Aujourd'hui lors d'une errance sans but, j'ai suivi le cours de la rivière Lang qui sillonne son lit entre les montagnes des alentours. Ce chemin m'a mené jusqu'à l'entrée d'une gigantesque grotte qui engloutit la totalité de la rivière : Lod Cave.
Après avoir observé les touristes s'embarquer sur des radeaux de bambous pour effectuer la traversée du tunnel dans la montagne et après avoir regardé la fricassée de gros poissons s'ébrouant vigoureusement dans les flots rapides à l'entrée de la grotte, je suis retourné nonchalamment sur un sentier ralliant le village. A quelques dizaines de mètres du rivage, je croisais un vieil homme blessé à la tempe et portant une charge colossale répartie dans des seaux jaunes de chaque côté d'un bâton de bambou équilibrée comme les deux plateaux d'une balance. Le vieil homme soufflait tant que je ne pouvais ignorer sa souffrance. Sa taille était invraisemblablement petite et son dos bossu portait les stigmates d'années de dur labeur.
Je le doublai en le regardant. Il m'offrit entre deux râles l'un des plus beaux sourires au monde. Pas la moindre trace de ce que j'aurais pu interpréter comme un appel à l 'aide.
Ma pensée s'était évadée dans je ne sais quelle réflexion et quelques pas plus loin, avant que je n'ai le temps de connecter mentalement avec ma résolution, je fis demi-tour et lui pris son fardeau que je posai sur mon épaule d'une geste assuré. C'est là que je compris pourquoi il soufflait tant. Le bambou me scia littéralement l'épaule et l'équilibre incertain du balancier mobilisa tous mes muscles qui se tétanisèrent sous l'assaut brutal de l'effort insoupçonné. Mais je n'en montrai rien, arborant le sourire de celui pour qui cette charge n'est rien.
Un long chemin de croix commença sur une route de plus en plus pentue où une foule de thaï, touristes et villageois me lançaient un sourire ou un compliment le plus souvent mêlé d'interrogations muettes. " Pourquoi diable ce farang en vacances se fade-t-il les pots de soupe mal odorante de ce vieillard pouilleux et agonisant ? "
Cette question, que je pouvais lire sur tous les visages que nous croisions, se mit à s'installer dans ma tête. Cette précipitation irraisonnée de venir en aide à ce pauvre hère me laissa tout loisir à cogitations car je n'avais aucune idée de la durée de mon supplice. Le vieillard n'émettait d'autres sons que des soupirs et des râles tout en traînant ses savates sur le ciment de la route.
Je compris après un long moment qu'il était sourd. Les personnes installées le long de la route le savaient car ils n'échangeaient rien de plus que des sourires avec lui, ce que je fis régulièrement pour l'assurer que tout allait bien. Mon seul souhait était de l'encourager à avancer tant bien que mal car ses haltes étaient de plus en plus nombreuses et son allure frisait le point mort.
Combien de temps allait durer ce calvaire ?
La douleur à l'épaule devenait insupportable et je fis un stop en lui signifiant d'attendre un court instant. J'installais le plus promptement possible mon pagne de coton entre l'instrument de torture et mon épaule meurtrie. Nous reprîmes notre marche à tous petits pas lents. Des vendeuses de fruits me lancèrent des " good man ! good man !". J'adoptais ce sobriquet comme nom thaï : good man.
J'en profitais pour me renseigner sur la destination de mon bonhomme mais sans succès. Quelques mains m'indiquaient de poursuivre la route mais l'expression à la fois amusée et admirative des petites vendeuses me conforta dans l'idée que la route allait être longue.
Je me pris d'une légère panique. La sueur coulait abondamment le long de ma colonne vertébrale et gouttait de mon front sur ma chemise sans que je puisse l'éponger tant l'équilibre du balancier demandait un effort de tout instant.
Et si le vieillard habitait dans l'un de ces villages accrochés au milieu de nulle part, à des heures de marche de-là ? Je portais déjà mes deux sacs contenant livres, carnet, Rolleiflex et pellicules. Je n'avais qu'à m'en remettre à l'instant et mûrir une question plus constructive :
- Pourquoi avais-je délesté ce moribond ?
Les seaux dégageaient une odeur de soupe pourrie qui venait alourdir ma peine à chaque inspiration.
Le vieil homme marchait au beau milieu de la route et il ne semblait pas voir les voitures qui descendaient la côte à son encontre tant il semblait coupé du monde. Peut-être était-il une hallucination de mon esprit ? Peut-être n'avait-il pas de matérialité ? ... comme un esprit... Il n'avait donc pas à craindre les grosses voitures qui le frôlaient. Les voitures le contournaient parfois en klaxonnant, lui poursuivait son chemin, au milieu de la route.
N'étant pas totalement convaincu par mes déductions sur son immatérialité, je proférais tous les avertissements possibles dans toutes les langues que je connaissais et j'en inventais d'autres. Peut-être intègrerait-il au moins un caractère de danger dans mes appels ? Mais rien n'y changeait. Il continuait sa route les yeux au sol et ne les détachaient que pour s'arrêter et se retourner pour regarder en arrière avec une expression qui pouvait vouloir dire : " Où il m'emmène celui-là ?" Et il se retournait comme résigné à me suivre au bout du monde en me lançant un de ces sourires les plus beaux du monde.
Deux jeunes hommes passèrent à moto et levèrent leur pouce en signe d'admiration à mon égard. Pourquoi ils ne lui portaient pas, eux, ses pots de soupe ? Ils étaient beaucoup plus jeunes que moi et surtout mieux battis pour un tel labeur. Mais non, cela me revenait parce que j'étais le " good man ". Je devais mener le vieux chez lui et personne d'autre que moi ne pouvait le faire. Ce qui me laissait toujours cette question à mûrir : " Pourquoi je me trouvais là à porter ces seaux jaunes empilés les uns dans les autres et remplis d'un liquide nauséabond ? "
La réponse m'apparut alors que la route s'aplanissait : j'allais faire le portrait de ce vieillard pour le dédouaner de ma peine. Aussi loin qu'il irait, je solderai ce parcours par une séance photo. en espérant toutefois de ne pas arriver à la nuit tombée. On était au milieu de l'après-midi et cela me laissa quelques espoirs
Nous finîmes par arriver à un peu plus d'un kilomètre de notre point de départ. Il nous avait fallu une bonne demi-heure avant de voir enfin mon bonhomme bifurquer progressivement de mon côté, décrivant une longue parabole qui me coupa le chemin. Il poussa une vielle barrière rafistolée en bois et nous pénétrâmes dans une cour poussiéreuse où semblaient abandonnés deux vieux bâtiments en décrépitude.
Le vieillard s'orienta jusqu'au seuil du plus vétuste où il sembla réfléchir un bref instant puis il me fit signe de poser mon fardeau sur le plancher au bas d'un escalier. Je pris une précaution infinie pour me décharger des seaux. Non que je souhaitai prolonger ma souffrance dans une sorte de béatitude christique mais mes bras et mon dos étaient si ankylosés que je craignais que le balancier m'échappa brutalement lors de sa mise à terre. Je posai ma croix sans un bruit comme si les planches étaient couvertes d'édredons molletonnés. J'entrepris aussitôt mon petit bossu en le sommant d'un geste courtois à demeurer là quelques instants. Il restait de toute façon sans vie comme poursuivant inlassablement une pensée : " Pourquoi ce gigantesque farang s'était-il embarrasser du labeur d'un pauvre hère tel que moi ? " J'avais enfin une réponse mais bien incapable de la lui exprimer, je sortis lentement mon Rolleiflex en guise d'explication. Mes membres devaient réapprendre à se mouvoir pour retrouver leur vélocité. Et pour comble, je devais charger une pellicule dans le boîtier photographique ce qui s'avère périlleux lorsque les seuls supports qui s'offrent à l'opérateur sont bancales et couverts d'une épaisse couche de poussière. Pendant tout ce temps, le vieil homme m'observait curieusement, en silence et sans bouger.
Je parvins aux derniers préparatifs non sans peine. Puis je plaçai la cellule photo à côté de son visage qui s'illumina d'une surprise amusée. Il jeta quelques regards en coin à la petite boite que j'actionnai pour mesurer la lumière : F 3.5 - 60ème . Il était temps car ce couple vitesse/diaphragme me donnait le minimum acceptable pour opérer dans des conditions honorables. De toute façon, je n'envisageai même pas de déplacer mon sujet, ce qui m'aurait pris un temps incertain.
Je mis l'oil dans le viseur. Le visage de mon vieillard changeait sans cesse d'expression par des ruptures si brutales que je n'avais pas le temps d'adapter mon cadrage. J'étais désarmé.
Quelle attitude photographier ? Le sourire interrogateur, le faciès ahuri ou la mine grave et sereine ?
Finalement, j'actionnais le Rolleiflex lorsque le cadre et le point coïncidaient sans trop chercher à maîtriser ce que m'offrait mon sujet
Je déclenchai trois fois l'obturateur. Deux en portrait, le dernier plus large. Et je remballai tranquillement mon matériel.
De nouveau harnaché de mes deux sacs, je joignis les mains au niveau de ma poitrine en m'inclinant respectueusement, puis je bredouillai un kop khon khrap (merci beaucoup en thaï) et je partis. Le vieillard me répondit par un imperceptible hochement de tête et me regarda traverser la cour. A la barrière que je refermai derrière moi, je lui adressai un dernier signe de la main. Il restait assis, immobile.
Je me demandai alors comment il avait perçu notre rencontre. Comment cela résonnait-il dans sa tête ?
Je pensai machinalement à la technique d'approche que Pascal Rouet expérimentait lors de ses rencontres photographiques. Que savait-il de l'instant photographique ? Comment le gérait-il ? Le souvenir que j'ai de ses planches contacts issues des portraits de fumeurs de cigare à la Havane démontre qu'il travaillait un sujet sur plusieurs clichés contrairement à mon approche où je ne me permets qu'une, deux ou trois photos au maximum par visage. Il opérait dans des gammes d'un style original dont j'ignore tout, jusqu'aux règles élémentaires qu'il se fixait peut-être avant d'aller à la rencontre de l'autre. Pour ma part, je n'ai que cette règle, celle d'un cliché quasiment unique à chaque rencontre.
A l'heure qu'il est, je suis dans cet état latent propre à une image photographique en attente d'être révélée. Je n'ai aucune idée de ce que j'ai impressionné dans l'émulsion de ces 3 images, ni des autres prises les jours précédents. Cela me laisse perplexe.
N'ai-je pas plus le désir de photographier que le talent d'un photographe ?
N'ai-je pas seulement le désir de photographier ?