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biographie de Jérôme Javelle
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Attapeu, lundi 13 mars 2006. 21h
Hier, la moto ne marchait plus. Deux solutions se proposaient : retourner à Paksé à 20 km/h, c'est-à-dire 10 heures de route pour parcourir 212 km, ou bien trouver une solution-réparation. J'ai choisi la seconde qui ne m'a coûté qu'un dollar et une demi-heure d'attente. Verdict de la panne : j'ai trop bouffé d'eau boueuse sur la route 18*.
Depuis, la moto démarre mal mais elle roule à une vitesse normale . Alors je suis resté à Attapeu pour retourner à Pa-am sur la piste Ho Chi Minh et tenter de faire quelques photos d'engins de guerre rouillés et avant tout des portraits de villageois bien sûr. Après 35 km, dont 25 de piste défoncée et exténuante, je me suis retrouvé au cour du village avec l'impossibilité d'expliquer ce que je cherchais. Le peu d'informations recueillies me laissaient peu enclin à traverser une rivière boueuse assez profonde et peut être ne rien trouver après.
Après un long temps de questionnement sous le regard peu engageant d'un estropié aux jambes, blessures écopées sans doute possible par un engin non explosé qui sont légions dans ce district, je décidai de rebrousser chemin.
Comment passer la barrière du langage pour expliquer mes intentions aux villageois qui ne parlent pas un mot d'anglais. J'aurais aimé trouvé l'énergie pour sortir mon appareil et cadrer cet invalide mais son regard ne me communiquait que sa haine pour tout individu parlant un mot d'anglais.
A sa place, n'aurais-je pas la même colère ?
Il a dû sauter sur l'une de ces putains de bombes larguées par les Américains sur cette région, l'une des plus bombardées au Laos (Sansai) avec celle où je me rends demain. Là, le travail de photographe nanti d'un minimum d'éthique me paraît irréalisable. La meilleure intention ne peut vaincre la méfiance à l'égard de l'étranger, à fortiori dans une situation similaire à celle que j'aborde.
Qu'est-ce que je cherche ?
Je n'en sais rien. Je ne me pose plus cette question. J'essaie seulement de faire un maximum de portraits, si possible dans cette région marquée par son passé historique. Peut-être aussi parce que c'est une des plus grosses injustices de guerre du siècle dernier. Une population rurale, qui n'est en rien concernée par ce qui se passe dans le monde, reçoit sans savoir pourquoi les foudres du ciel avec un tonnage de bombes démesuré par rapport à l'objectif visé. Détergent, défoliant, napalm et bombes à fragmentation se sont plus abattus sur ce coin du globe que partout ailleurs pendant la guerre du Vietnam. Ce qui en fait le coin de la planète le plus frappé de toute l'histoire de la guerre moderne.
Moi, ça me laisse rêveur. Et j'aimerais photographier ce qu'il en reste dans les rétines des survivants et des vivants de l'après. Aujourd'hui encore, ils meurent et se font estropier pour un conflit totalement dépassé.
Voilà ce que je cherche, peut-être.
Alors en rebroussant chemin, le crâne cuisant dans une chaleur torride, je me demandais ce que je faisais là.
Il me restait à franchir la nam Xe Kong et partir à 20 km de là vers Phu Vong en direction du Cambodge, 2ème localité du Laos pilonnée de bombes et d'engins de la mort.
Mon moral a succombé à la fatigue et l'abattement.
Je ne me suis dirigé vers la rivière qu'à 16h45. Bien trop tard pour envisager de m'enfoncer sur une piste inconnue avant la nuit.
Pour me consoler d'une journée improductive, je me convaincs de remettre au lendemain cette exploration avant de reprendre la route pour Paksé.
Mais une seule idée me tournait dans la tête : j'allais trouvé la même incapacité d'approcher les gens, là ou ailleurs. Alors partir ou rester ?
L'orage menaçait tout autour du fleuve et donnait des teintes d'apocalypse. Je me laissais absorber, le cul dans le sable, par le spectacle qui s'offraient à moi en cette fin de journée. Les enfants, les moines et les pêcheurs se lavaient, filaient le poisson et naviguaient dans une humeur électrique et joyeuse.
Depuis mon arrivée à Attapeu, c'est la première fois au Laos où je suis le seul étranger dans la ville et la région sur un temps aussi long. Ici, porte d'un bout du monde, je suis le seul à essayer de la franchir.
Généralement, je n'ai qu'à me poser et attendre. Les enfants puis les adultes ne tardent pas à arriver, m'entourer et s'interroger de ma présence sur leur territoire.
Lorsque je me suis posé sur la plage d'Attapeu, je me suis attendu au même effet de polarité. Je me pose et ils arrivent. Mais là, pas du tout. Pas même les enfants. Je me suis plongé dans V. de Pynchon, captivant au point d'en oublier la nuit qui tombe, tout en restant perméable à l'atmosphère électrique et magique de ce petit coin des tropiques sous le joug d'un orage grandissant.
La nuit tombait et je remontais la berge pour aller prendre ma moto. [.]
Peu après je rencontrai Lòm, un jeune étudiant-pharmacien de Ventiane en quête de son avenir. Il me proposa de m'accompagner dans mon périple du lendemain.
Attapeu, mardi 14 mars 2006. 6h10.
Réveillé à 5h20, plié bagage, prendre une douche et checker l'essence de la moto. 7h RDV avec Lòm pour partir sur Phu Vong. J'espère ne pas trop espérer de cette dernière virée sur le sud. Let's see.
Tad Lo, le même jour, 18h30.
Peut-être que mon appréhension de ce matin était-elle l'écho de mon intuition. En fait de reliquats de la guerre du Vietnam, force est de reconnaître qu'il n'en reste aucun vestige. Les villageois eux-mêmes s'interrogent longuement avant de répondre. " Il y a bien quelque chose mais où ? " semblent vouloir dire leurs silences. Il a bien fallu aussi que je formule ce que je voulais photographier. Alors, j'ai imaginé capturer des images de dinosaures rouillés emprisonnés dans une jungle touffue. Même au plus profond de la forêt, ces engins de la mort ont mis le temps mais ont fini par disparaître, démantelés pièce par pièce par les habitants qui ont recyclé le métal et bénéficié ainsi d'un revenu sommaire. Maigre consolation sur la longue période d'après-guerre qui s'est déroulée ici.
Un ami de Lòm nous met sur une piste. D'après lui, il y aurait plus au sud, à 30 km lao (ce qui entend une distance comprise entre 20 et 50 km, voire plus. environ) un débris apparent de la guerre, mais quoi ? Je n'en saurai pas plus.
Sans vraiment comprendre, me voilà sur la moto, direction cette destination approximative. De toute façon, il n'y a qu'une piste qui passe par Phu Vong, ce village situé à 20 km de la rivière Xe Kong qui traverse Attapeu.
L'heure file et les paysages aussi. J'émets à tout hasard que ce qui m'intéresse le plus, ce sont les visages de ces villageois burinés alors mieux vaut ne pas s'acharner à trouver un vestige de la guerre alors que le visage des vieux en racontent bien plus qu'une vieille carcasse déboulonnée.
J'avise une vieille femme en bordure de piste, un gros cul de pétard coincé entre les lèvres. Je fais arrêter la moto et commence à transgresser toutes les règles que je me suis efforcé de respecter jusqu'ici. Plus le temps pour les salamalecks d'usage : Veut-elle bien se laisser photographier oui ou non ? C'est oui. Je sors le Rolleiflex et fixe la bonnette sur les objectifs. Paré. Je la cadre et déclenche en regrettant le manque de qualité de la lumière sur le visage et alentours. Le soleil est déjà haut et il me rend la tâche difficile. Je déclenche tout de même. J'avise ensuite un type à la face intéressante et m'avance vers lui. Il accepte. Même cérémonial, bref, efficace. Ce sont peut-être les plus intéressants visages que j'ai cadré depuis mon arrivée au Sud Laos et les conditions d'exposition me laissent plus que perplexe, mais bon. Il n'y a plus qu'à espérer que j'ai fait les bons choix d'exposition, le reste est affaire de tirage.
Intervient la phase désagréable, il est question d'argent. Je rechigne mais je m'exécute : 2000 kips à la vieille dame, deux cigarettes à l'homme. Ils le méritent bien leur maigre salaire. Ils ne peuvent pas savoir que dès qu'une prise de vue devient un commerce, l'image encore latente perd aussitôt de sa magie à mes yeux. Reste que le deal était simple, sans pression, ce qui ne dénature pas de trop la valeur de ces clichés.
(Seule la vieille femme survivra au choix sur planche contact.)
Après une brève discussion avec Lòm, je prends le parti de rebrousser chemin car notre destination me semble de plus en plus hypothétique.
Lòm s'est désigné depuis le départ comme mon chauffeur. Pour des raisons économiques, nous avons pris une seule moto, la mienne. J'ai beaucoup de mal à me laisser conduire car ça me plonge dans un sentiment désagréable que je ne souhaite pas prolonger sans but utile.
Chemin faisant, nous croisons le 4x4 d'une ONG stationné sur le bord de la route. La vaste lande qui s'étend derrière à des allures de champs de bataille de la guerre 14-18. La terre éventrée est bourrelée de larges mottes d'où percent des troncs d'arbres déchiquetés et calcinés. Des petits personnages de blanc vêtus avancent dans des allées encadrées par deux fils de corde blanche fixés à des piquets. Ils sont armés de détecteurs de métaux qu'ils balancent lentement devant eux. Plusieurs arbres sont encore debout, mais tous portent les stigmates de leur exécution en cours, de larges plaies vives tranchées dans leur tronc qui ne tient à la souche que par quelques fibres. Ils attendent dans une étrange lévitation la fin de l'inspection des petits hommes en blanc avant de s'effondrer raide mort sur le sol. Dérisoire sursis pour ces géants de la forêt tropicale qui lancent vers le ciel leurs ramures décharnées par les incendies destinés à préparer leur abattage.
En bordure de la route, une rangée de maisonnettes en bambou abritent de pauvres familles tenues à l'écart le temps de l'opération. Ces pauvres hères en guenilles tapent avec des machettes sur des bouts de bois calcinés pour patienter à la périphérie de la vaste étendue désertique où stationne leur gagne pain.
Un homme me fait signe de le suivre. J'avance sur ses talons en respectant le tracé d'un chemin hasardeux qui sillonne entre les dômes de terre meuble. Parfois il s'en écarte tant que je suis pris de doute. Pourquoi marcher plus là qu'ici ? Je me retourne pour consulter le parcours des autres qui me suivent. Pas un n'est aligné sur le semblant de sentier. Je comprend vite que le danger est partout. Sous chaque pas que j'écrase, la terre peut s'éventrer brutalement.
Je m'aventure hors du chemin comme tout le monde, sans peur, il ne peut rien m'arriver. La peur paralyse et empêche d'avancer. Or il leur faut bien avancer. Il faut bien le faire ce sale boulot.
Je me rapproche d'une allée délimitée où travaille l'un d'eux. Je longe le fil jusqu'à lui. Il avance méthodiquement, lentement. A mon approche, il me sourie et son détecteur se met à émettre des crépitements stridents. C'est pour me faire une démonstration de l'emploi de sa machine en l'approchant du métal de sa bêche. Conclusion :
si la terre émet un tel son, le petit homme en blanc creuse avec sa large bêche pour déterrer l'objet de sa quête.
Je réalise qu'avec de tel moyen il a toutes les chances de se faire péter la citrouille. Je lui souhaite mentalement que ses démarches restent infructueuses.
Pourtant 10 bombies ont été trouvé à proximité la semaine passée. Toute porte à croire que le sol en cache plus d'une. Mais où ? A quelle profondeur ?
Les bombies sont des bombes à fragmentation grosses comme le poing qui, lorsqu'elles éclatent, projettent des centaines de petites billes en métal tout autour. Non explosées, elles se comportent comme des mines antipersonnel et attendent indéfiniment que quelqu'un vienne mettre le pied dessus pour accomplir leurs missions.
Cette invention américaine est terriblement meurtrière et continue de faire des victimes chez les paysans alaks qui ont d'évidence oublié cette guerre lointaine. Aussi j'imagine leur stupeur lorsque le sol se déchire sous leurs pieds. Les démons de la forêt violée doivent être tenus responsables et endosser la responsabilité de cette rage soudaine. Offrandes et prières pourront toujours se multiplier pour apaiser leur colère.
Sur ce champs de bombies, en bordure de ces frêles habitations plantées le long de cette piste poussiéreuse, je réalise que les vestiges de la guerre sont partout autour de moi. Ce que je cherchais en surface se trouve à l'intérieur. Je ne les vois pas ; je ne peux pas les photographier. Ils sont pourtant bien présents et en nombre incalculable. Le paysage tout entier est posé dessus. Je marche dessus depuis plusieurs jours. C'est comme un immense cake aux fruits confits. Parfois un morceau remonte à la surface et affleure dans la croûte. A considérer sous cet angle, il n'y en a pas beaucoup mais si on fait une coupe du gâteau, on s'aperçoit que le cuisinier a eu la main lourde en matière de fruits confits. Le gouvernement américain s'est improvisée pâtissier en négligent une fois de plus que trop de fruits confits, c'est indigeste et ça gâche le goût de la pâte.
Ce gâteau est immangeable depuis plus de 30 ans. Il pourrit dans son moule mais il n'est pas perdu pour tout le monde. Les plus pauvres n'ont que ça à se mettre sous la dent et ils s'en font péter la panse, bien malgré eux. Pendant longtemps, même après la guerre, ce gâteau avait des allures de fête, irisé de milliers de bougies vertes qu'aujourd'hui les paysans arrachent pour le bon vouloir de l'industrie vietnamienne. Du nord au sud du Laos, la forêt est pillée, anéantie, pour ne laisser que de vastes plaies béantes observables depuis les satellites. Au sol, la catastrophe est manifeste mais tout le monde semble s'en foutre éperdument. Alors évidemment, lorsqu'un paysan enlève une bougie d'une part truffée de fruits confits, il a de grande chance de voir trente six chandelles avant de gagner le ciel. Hier, le père de ce paysan recevait les bombes tombées du ciel. Aujourd'hui le fils se fait déchiqueter par celles montées du sol. Vestiges d'un monde politique révolu, invisibles mais terriblement destructeurs et pour des décennies.
L'équipe de déminage se regroupe autour de mon Rolleiflex et prend la pose. Visages fermés. Pas un sourire. Habituellement, les gens se fendent de leur plus beau sourire, à trois, quand l'oiseau s'envole. Là, ces visages se ferment d'avantage. Ils plaisantent beaucoup entre eux, mais pas de sourire. Pas de place pour lui ici. Il n'y a que l'humour noir comme exutoire pour affronter les heures de stress passées sur le terrain. Pour eux, le combat continue bien qu'il n'y ait plus d'ennemis. Ils sont seuls toute la journée face à leur angoisse. Vrai qu'il n'y a pas de quoi sourire.
Je fais un portrait de chacun d'eux et ils me demandent de leur envoyer les tirages, ce que je promets sans hésiter. Encore me faut-il une adresse !
C'est une ONG norvégienne qui est à l'origine du projet de déminage pour la localité d'Attapeu mais je n'ai pas vu parmi eux un seul blondinet. Normal : l'Amérique sème des bombes, la Norvège finance les outils agricoles et le Laos récolte.
Pendant que je note l'adresse sur mon carnet, le responsable du groupe m'apporte une feuille de papier format A4 où il m'invite à écrire mon nom, l'organisme auquel j'appartiens, ma nationalité ainsi que ma signature. Je remplis le document en pensant qu'il s'agit d'une sorte de soutien au projet. En visitant ce site, j'atteste de la réalité de leur action.
En fait de réalité, l'objet est tout autre. Je lis l'en-tête du document qui stipule clairement que l'ONG se désengage de toutes responsabilités en cas d'accident lors d'une visite sur le lieu de déminage. L'absurdité de la situation me provoque une hilarité irrépressible. Ce document est censé être signé juste avant que je m'aventure sur le terrain. Or il m'est fourni juste avant mon départ alors que je suis déjà hors des limites de la zone de déminage. Cet homme a fait son travail en me présentant le document mais peut être un peu tard.
Je me laisse imaginer le pire : je pose le pied sur l'une de ces putains de bombies et vole en éclats. Eparpillé mais encore vivant, je vois le type se précipiter avec la décharge officielle et un crayon à la main vers ce qu'il reste de moi. Il me suffit de la signer avant de rendre l'âme. Bien sûr je réunis mes dernières forces pour apposer ma signature et dédouaner ainsi le chef d'équipe d'une sale situation. Il a déjà bien assez à faire avec tout ce merdier pour se coltiner en plus un cadavre clandestin sur sa zone.
Sur le document, juste un nom apparaît. Avec le mien, ça en fait deux. Lòm n'a pas eu à le signer. Il est lao et si il saute c'est une autre affaire, classée sans suite celle-là comme pour tous ceux qui sont déjà morts ou estropiés.
Je repars avec Lòm en me disant que ces photos sont mineures. A cette heure, je les envisage différemment. Ces visages fermés en disent plus sur les restes de cette putain de guerre qu'un vestige rouillé en prise avec une végét